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Le Diapason

Les enfants feront l'introduction de cette petite étude sur le diapason.
N'a t-il pas l'apparence d'un jouet, à premiére vue...
D'abord il faudra vaincre un peu leur appréhension, le geste que nous esquissons vers leurs têtes les inquiétera un peu.... Posons donc un diapason en état de vibration sur le sommet de leur crâne. Nous verrons instantanément leur yeux s'agrandir comme des soucoupes. Ils entendent quelque chose dans leur tête et non par leur oreilles. Le son à peine audible par les vibrations aériennes s'est tranmis par conduction osseuse jusqu'à l'oreille interne et a pris ses aises dans le cerveau, le temps d'être bien écouté.
Déception ! c'est déjà fini. Le son s'est éteint comme une petite braise.

Aprés, il faut recommencer, ou expliquer ce qu'est le diapason, on a le choix.

C'est un outil bien compliqué alors qu'il paraît si simple.
C'est son histoire qui est compliquée, et qui n'en finit pas d'être compliquée ...

Au fait, est-ce un outil ou un instrument ?
Disons que c'est un outil sonore, ou mieux, un outil musical.
Son projet : donner une note de référence, un "la", pour que les musiciens et leurs instruments puissent s'accorder ensemble en parfaite intelligence. Je veux dire en Musique !

Mais avant ? .... il y a un " Avant " le diapason, bien sûr ...
Des centaines de milliers d'années pendant lesquels les hommes ont fait de la musique sans ce bout de ferraille d'apparence dérisoire. Ils avaient un diapason en eux, tout naturel : leur chant et le guide de leur chant. Les petites cellules vibratiles de l'oreille interne. Merveilleuse oreille, fantastique outil de conception sonore, de régulation, d'harmonisation, de mixage musical. Et ce diapason intégré, bien mystérieux encore pour la recherche scientifique, celui qu'on appelera par défaut l'oreille absolue.

Qu'est-ce que l'oreille absolue ?
Là, nous touchons presque au saint des saints des musiciens. On imagine qu'elle est le génie de la musique, l'écoute parfaite, la science innée des sons. On la craint comme le diable, on peut en souffrir jusqu'au martyre à chaque concert un peu approximatif. On peut s'en vanter comme d'un don divin. Le plus souvent on ne s'en rend même pas compte car on ne s'intéresse pas plus que ça à la musique. Bref, l'oreille absolue est un monde à elle toute seule. Elle est une particularité de certaines oreilles triées sur le volet par le jeu génétique de la race humaine. Une sorte de champion de la reconnaissance sonore, à condition qu'on la travaille, qu'on l'éduque avec un minimum de solféges et d'apprentissages musicaux divers.
L'oreille absolue reconnait et nomme instantanément une note de musique dans une échelle sonore donnée. Jouons un sol dièse à n'importe quelle hauteur, sur le clavier d'un piano par exemple. Elle vous dira à l'aveuglette telle une petite tête chercheuse : c'est un sol diése de la quatriéme octave...
Un prodigieux travail des cellules ciliées de l'oreille et des neurones aura, à l'aide du diapason intégré dans l'aire corticale de l'audition, identifié, placé et nommé instantanément le son entendu dans l'échelle des gammes correspondant à la culture de l'auditeur.

La Culture ? Voilà un sujet intéressant pour notre diapason.
Comment par exemple un choeur de pygmées pratiquant depuis des lustres une étonnante musique polyphonique trés élaborée, peuvent-ils s'accorder sans l'outil diapason ?
Grâce simplement à leurs voix et à leur écoute des autres chanteurs. Ces peuples sont coutumiers d'une pratique quotidienne du chant rythmé dès l'enfance, et se transmettent de nos jours encore leur science innée de l'improvisation polyphonique. La premiére intonation entendue sera le guide du choeur.
Voici un exemple parmi beaucoup d'autres, des merveilleuses compétences du diapason interne à l'oreille humaine.
Bien entendu, l'oreille d'un pygmé Aka, d'un chanteur de ragas indou, d'une chanteuse japonaise traditionnelle, d'un chanteur de blues ou d'opéra ne sont pas superposables du point de vue "diapason". Leurs repères ne sont pas identiques car la fameuse oreille qui nous interesse est codée par la culture dont elle est issue.
Selon le docteur Chouard, chef de service ORL (Hopital St Antoine Paris), "L'oreille absolue ne peut se développer que pour un diapason donné, quelle que soit sa valeur, pourvu qu'il reste toujours le même."

Il y aurait donc autant de diapasons et d'oreilles absolues qu'il y a de cultures musicales.

Il semble bien que seule, la musique occidentale ait fait du diapason un outil extérieur à l'oreille, cette petite branche de métal dédoublée que nous connaissons si bien comme élément fondateur d'accords, mais aussi de débats contradictoires.
Une exception, cependant : la Chine ancienne. Cet immense empire était organisé par un ensemble de rêgles rituelles trés complexes régies par l'empereur et son administration. Et bien sûr, la musique était elle aussi soumise à des codes stricts. Les chinois inventérent le "liu", les lois, ensemble de cloches ou de bambous sonores servant d'étalons pour accorder les instruments destinés à accompagner les innombrables rites de cette civilisation.

L'étymologie du mot "diapason" est un peu inattendue...
(Bloch et Wartburg): emprunt du latin diapason, lui-même issu du grec dia pasôn (sous entendu) khorda, ce qui signifie : "par toutes les cordes".
Autrement dit, le sens originel du mot "diapason" est celui d'un pont passant par toutes les cordes de l'octave.
Supposons que l'instrument de référence de l'époque ait été la lyre ou le syrinx. Les Grecs anciens auraient peut-être eu, à l'égal des chinois une échelle de référence tonale donnant les tons de la gamme. Mais ce n'est qu'une supposition...(La musique grecque ancienne était trés complexe avec de nombreuses gammes ou modes - jusqu'à 15 - , mais on n'en a évidemment pas une représentation sonore confirmée, malgré certaines tentatives de reconstitutions musicologiques très savantes.)

A défaut d'autres informations sur un "paléo-diapason" éventuel, faisons un petit saut en avant dans le Temps.

Au Moyen-Age, selon le musicologue J. Chailley, spécialiste de cette époque, le diapason, encore virtuel en Europe,
s'applique à trois registres de voix :
- la voix de tête (aigu)
- la voix de gorge (moyen)
- la voix de poitrine (grave).

Pour n'importe quel musicien, de tout temps, une simple oreille relative douée d'une bonne mémoire des intervalles et des airs, permet de jouer toutes les musiques possibles. Mais tous les musiciens ne pratiquent pas l'écriture des sons, loin s'en faut. C'est pourtant par l'instauration progressive d'une écriture de la musique que la nécessité impérieuse d'une sorte de diapason primitif va peu à peu se faire sentir.
L'écriture musicale, au Moyen-Age est restreinte à quelques neumes (petits signes graphiques) notés sur les manuscrits à chanter, qui servaient de guide pour les inflexions de la voix.
Le clavier primitif, celui de l'orgue - le seul instrument plus ou moins toléré par l'Eglise d'alors - servait d'appui tonal. C'est sans doute au départ de cet instrument que furent mise en correspondance les lettres de l'alphabet et les sons.
Chaque touche de l'orgue portait le nom d'une lettre : A, B, C etc.
On adjoignait une syllabe à chaque lettre, selon les intervalles mélodiques, et ainsi pouvait s'établir un solfège - tout à fait provisoire - à l'aide de ces syllabes.
La lettre C du clavier servait de point de départ. Peu importait qu'il correspondît à un do actuel, ou à un mi. C restait la clé tonale de référence.
(On a gardé trace de cette influence des lettres avec le" C " en armure de la mesure à 4 temps .)
Permettons-nous de considérer " C " comme un premier diapason , mais sans hauteur précise. Un diapason flottant, en somme...

Observons avec l'aide de L. Gauthier, la premiére véritable dénomination des notes dans la musique sacrée de l'Occident latin.
Nous évoquerons nécessairement le génial Guy d'Arezzo, l'inventeur de notre ut, ré, mi, fa, sol, la, si.
Ecoutons le poéme fondateur de ces notes :

Ut queant laxis / Resonare fibris /Mira gestorum / Famuli tuorum / Solve polluti / Labii reatum / Sancte Johannes.

Traduction : " Pour que puissent résonner sur les cordes détendues de nos lêvres les merveilles de tes actions, enléve le péché de ton impur serviteur, ô Saint Jean." (Paul Diacre 730/799)
Ce sont bel et bien les premières syllabes de chaque verset que D'Arezzo a sélectionné pour nommer les 7 notes de la gamme ( le Si proviendrait de Sa et Jo contractés en SJ ). Nous pourrions nous étendre davantage sur ce sujet, l'auteur cité plus haut fait une belle étude la-dessus, mais limitons nous au "projet" diapason...

Voici donc le beau syllabaire de notre musique en place pour des siécles. A présent, voyons le mécanisme de corrélation qui va se fixer petit à petit entre les lettres A, B, C, D ... et nos syllabes latines.

J. Chailley nous explique : "qu'au dix-huitième siècle, les anglo-saxons s'attribuaient le systéme des lettres : A, B, C, D... et les latins, les syllabes : ut, ré, mi... Voici donc l'Europe musicale avec deux systémes de solmisation différents et "inaccordables", en apparence du moins !
Solution :
" ...Ces derniers (les latins) donnérent aux syllabes "do ré mi fa..." , la valeur qu'avaient les lettres : il leur fallait désigner une fois pour toutes les touches correspondant à l'ancien "heptacorde naturel": C=ut, D=ré, E=mi, F=fa, G=sol, A=la, B=si. Comme après 1859, la hauteur absolue des touches se vit normalisée par l'invention du "diapason" fixe, il en résulta que les syllabes (ut, ré, mi... ) prirent à leur tour, aux yeux de la plupart des musiciens, un sens de hauteur absolue qu'elles n'avaient nullement auparavant, et qu'il ne resta plus aucun moyen distinct de solfier en hauteur relative."

Notre "diapason fixe" en métal entre en scéne, enfin.

Son inventeur : l'anglais John Shore en 1711.
(Il existe également le diapason à vent, un ou deux petits tuyaux de métal couplés, trés pratiques car audible immédiatement quand on souffle dedans.)

Dans un tout autre domaine, les facteurs d'instruments à vent utilisent le terme "diapason" pour caractériser le rapport entre le diamètre (la perce) et la longueur des tubes de leurs instruments. Ainsi, un "diapason" large correspond à une sonorité ample et plutôt ronde. Certains orgues et harmoniums ont même un registre portant ce nom.

Voyons maintenant avec J.Chailley le mode d'accordage de l'orchestre d'avant le diapason fixe. La difficulté résidait dans le fait que les instruments à vent avaient tous des "clés" tonales différentes et devaient par conséquent s'accorder à un instrument dont la "clé" se trouvait en quelque sorte au plus près de leurs tonalités respectives. L'instrument témoin était le plus souvent le hautbois. Tout cela, on s'en doute, finissait par fonctionner mais on serait certainement étonnés du degré d'homogénéité des timbres dans les orchestres de ces temps-là ...

Finalement, comme les "clés" alphabétiques commençaient par la lettre A (la), on convint de prendre ce "La" comme référence. " Mais on ne disposait d'aucun moyen de le codifier objectivement ". On se contentera d'une zone flottante dans la périphérie du La.
Et, dés l'invention de l'objet "diapason", on se trouvera avec des variables de hauteurs parfois impressionnantes d'un pays à l'autre et souvent au sein d'un même pays.
En somme avec le diapason, chacun n'en faisait qu'à son oreille. Un exemple :

- une curiosité repérée par le dictionnaire Robert :
" donner l'ut" dans le chant, signifiait il n'y a pas si longtemps, donner le "la", autrement dit s'accorder sur le "la" ! le langage musical semble riche d'anachronismes de ce genre ...

Je trouverais peu musical de figurer par un graphique mathématique l'onde sonore générée par un diapason en état de vibration. Représentons-nous plutôt la belle image des ronds dans l'eau d'une mare lisse comme un miroir, et nous aurons une représentation assez fidéle d'une onde sonore la plus pure possible. La fréquence (en Hertz), indique le nombre de vaguelettes pendant une seconde - crête et creux inclus - Un diapason réglé à 440 Hertz émettra donc une vague sonore battant à 440 oscillations/sec. Ces oscillations produisent un son trés pur pour notre oreille, situé dans le regisre médium-aigu, le La 3 du clavier de piano.

Quel souci pour les musiciens, ce 440 Hz ! Pour les uns, c'est trop bas ! pour d'autres, c'est trop haut !
Jetons un coup d'oeil sur ce ludion musical...

Paris 1810 : diapason en vigueur à 423 Hz.
Londres 1815 : 423 Hz.(Royal Philarmonic Societé)
Paris 1823 : 431,3Hz
Londres 1826 : 433 Hz.
Paris 1830 : 435,75 Hz
Londres 1874 : 455 Hz.
New-York 1880 : 475 Hz. (chez Steinway)

Nous pourrions multiplier les exemples avec les hauteurs fluctuantes de diapasons à Moscou, Vienne, Prague etc...
Au début du 20e siécle, Paris reste stable entre 440 et 442 Hz. Les USA à 445 Hz. Les anglais se stabilisent à 451 Hz, L'Autriche à 460,85 Hz (!) presque un si bémol.
Enfin, la conférence internationale de Londres de 1953 fixe la hauteur du diapason à 440 Hz à la température de 20 degrés centigrades. (La chaleur, on le sait, modifie la hauteur des notes, détail bien connu des instrumentistes à vent.)
Mais nous sommes déjà revenus à de nouvelles valeurs... Insaisissable diapason... Ainsi le diapason de concert actuel en France est monté à 442 Hz, mais il est arrivé qu'on me demande de hisser le La d'un piano de concert à 444 Hz à cause par exemple d'un accordéoniste accompagnateur qui était à ce niveau... D'autres fois à 441 Hz, voire 442,5 Hz (dieu sait pourquoi !). En revanche, les clavecins s'accordent entre 430 et 435 Hz, parfois 415 Hz, la musique baroque ayant ses propres valeurs correspondant à la sensibilité ou l'ancienneté des instruments d'époque. La musique traditionnelle est elle-aussi assez variable quant à ses diapasons, (on m'a parlé de cornemuses récentes accordées à 446 Hz).

Etrange histoire - bien entendu non exhaustive dans le cadre de cet article - que celle du diapason, toujours en devenir. La diffusion accrue des musiques de toutes les cultures du globe modifiera encore l'utilisation de notre petit instrument d'acier, soit il montera, soit il descendra... il y aura une autre histoire à raconter là-dessus, plus tard...



Au fait, cette petite boule bizarre qui sert de pied à certains diapasons d'usage courant, à quoi sert-elle,
nous demandent les enfants curieux .

J'ai découvert la réponse un jour, en fermant les yeux,
la petite boule posée sur ma tempe, près de mon oreille.

C'est elle qui contient la musique,
le grand Labyrinthe des musiques du monde,
encore à remplir, à cheminer pas à pas.

Placez-vous en son centre et fermez les yeux !

 
     

"Petite histoire du diapason"
Dominique Prat
accordeur et réparateur
de piano et d'accordéon

Trébézan - 44 350 St Molf
Tél : 02 40 62 57 95 - Port : 06 80 45 29 54

 

Bibliographie : R. Dussaut et A.Mendel
Larousse de la Musique, édition 1957.
J. Chailley
Encyclopédie Universalis.
Laurent Gauthier
Origine du nom des notes (etiop@free.fr)
Veziane de Vezins ( le Figaro/Aurore 30/10/1996)
Plaisirs et souffrance de l'oreille absolue
(Bio-Amadeus. Lyon)

 

   
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